IA en entreprise
Même une entreprise qui ne développe pas d’IA et se contente de l’utiliser a des obligations au titre du règlement européen sur l’intelligence artificielle, différentes et en général plus légères que celles des fournisseurs d’IA. Nous expliquons les rôles, les niveaux de risque, les obligations concrètes et les échéances, selon l’état du droit vérifié au 16 septembre 2026.
Dès qu’il est question du règlement européen sur l’intelligence artificielle, une phrase revient vite : nous ne développons pas d’IA, nous nous contentons de l’utiliser, donc nous ne sommes pas concernés. C’est inexact. L’AI Act, officiellement le règlement sur l’intelligence artificielle, c’est-à-dire le règlement (UE) 2024/1689, répartit les obligations entre ceux qui développent des systèmes d’IA et ceux qui les utilisent. Les utilisateurs en ont moins, mais ils en ont.
Exemple type : le même modèle de langage peut rédiger une newsletter dans une entreprise, où s’applique surtout l’obligation de maîtrise de l’IA, et trier des candidats dans une autre, où le régime strict des systèmes à haut risque peut s’appliquer à partir du 2 décembre 2027. Les obligations que l’AI Act impose aux entreprises ne dépendent en effet pas de l’outil, mais de leur rôle et de la finalité de l’usage. Cet article décrit l’état du droit vérifié au 16 septembre 2026 et ne constitue pas un conseil juridique pour un cas particulier.
La première source de confusion tient aux règles applicables aux modèles d’IA à usage général, c’est-à-dire les grands modèles sur lesquels reposent des applications comme ChatGPT. Ces règles visent les fournisseurs de modèles, mais selon la Commission, quiconque intègre un modèle dans son propre système d’IA, par exemple dans un chatbot de service client proposé sous sa marque, doit respecter les obligations correspondantes applicables aux systèmes d’IA.
La seconde tient à une définition souvent négligée. Le déployeur est toute personne qui utilise un système d’IA sous sa propre autorité, sauf dans le cadre d’une activité personnelle à caractère non professionnel : c’est donc en règle générale aussi le cas d’une entreprise dont les salariés utilisent l’IA dans leur travail. La situation est courante : selon Eurostat, parmi les entreprises de l’UE comptant 10 salariés ou plus, hors secteur financier, qui utilisaient l’IA en 2024, près de 58 % recouraient à des logiciels commerciaux prêts à l’emploi et un peu moins de 22 % à une IA développée par leurs propres salariés.
L’AI Act est entré en vigueur le 1er août 2024 et s’applique progressivement. Son calendrier et certaines obligations ont été modifiés par le règlement (UE) 2026/1744, dit « omnibus numérique sur l’IA » (Digital Omnibus on AI), entré en vigueur le 27 juillet 2026. Il ne s’agit pas d’une proposition, mais d’un texte adopté et en vigueur. Les échéances pour les entreprises :
Ne confondez pas l’omnibus numérique sur l’IA avec la proposition distincte de règlement Digital Omnibus portant sur les données, le RGPD et les cookies : selon le Parlement européen, ce texte n’était au 1er août 2026 qu’au stade de la proposition et n’impose donc aucune obligation aux entreprises. En France, le projet de loi portant diverses dispositions d’adaptation au droit de l’Union européenne, adopté en première lecture par le Sénat le 18 février 2026, prévoit de confier la surveillance à plusieurs autorités, dont la CNIL, la DGCCRF et l’Arcom ; la CNIL serait notamment chargée des systèmes à haut risque liés à l’emploi. À la date de vérification, le texte est toujours en première lecture à l’Assemblée nationale : ces désignations ne sont donc pas encore en vigueur.
Le fournisseur développe ou fait développer un système d’IA ou un modèle d’IA à usage général et le met sur le marché ou en service sous son propre nom ou sa propre marque. Exemple type : l’éditeur d’un outil de tri de CV est le fournisseur, et l’entreprise qui s’abonne à cet outil est le déployeur.
Le rôle ne dépend toutefois pas seulement du contrat, mais surtout de ce que vous faites de l’IA. Selon l’article 25, devient également fournisseur d’un système à haut risque quiconque y appose son nom ou sa marque, y apporte une modification substantielle ou modifie la destination (l’usage prévu) d’un autre système, y compris d’un système d’IA à usage général, de telle sorte que celui-ci devient à haut risque. Exemple type : le service des ressources humaines se met à utiliser systématiquement un chatbot généraliste pour évaluer les candidats, et l’entreprise peut ainsi se retrouver dans le rôle de fournisseur.
Les obligations de l’AI Act pour les entreprises dépendent aussi du niveau de risque dont relève chaque usage concret. Le règlement en distingue quatre.
La maîtrise de l’IA désigne les compétences, les connaissances et la compréhension nécessaires pour utiliser l’IA en connaissance de cause. Selon l’article 4, dans sa rédaction applicable depuis le 27 juillet 2026, les fournisseurs comme les déployeurs « prennent des mesures pour favoriser le développement de la maîtrise de l’IA » par leur personnel et les autres personnes qui utilisent l’IA pour leur compte, sans obligation de garantir un niveau précis. La Commission précise que cela vaut aussi pour une entreprise dont les équipes rédigent des textes publicitaires avec ChatGPT, et que les salariés doivent connaître par exemple le risque d’hallucinations, c’est-à-dire de résultats faux mais présentés de manière convaincante. Ce n’est pas une formalité : dans l’enquête mondiale par questionnaire menée par KPMG et l’Université de Melbourne, 66 % des salariés utilisant l’IA ont déclaré se fier à ses résultats sans les vérifier, et 56 % ont commis une erreur dans leur travail à cause de l’IA. D’après la Commission, ni certificat ni fonction de type « AI officer » ne sont exigés, et l’entreprise peut tenir un registre interne des formations.
Les règles de l’article 50 s’appliquent depuis le 2 août 2026. Pour les chatbots, c’est au fournisseur d’assurer l’information sur le recours à l’IA : pour une solution achetée, vérifiez donc ce point auprès de votre prestataire, et pour un chatbot conçu sous votre marque, l’obligation vous incombe. Le déployeur doit informer les personnes exposées à un système de reconnaissance des émotions ou de catégorisation biométrique, et signaler les hypertrucages (deepfakes), c’est-à-dire les images, contenus audio ou vidéos générés par l’IA qui imitent des personnes ou des événements réels et pourraient passer pour authentiques. Lorsque l’IA génère ou modifie un texte destiné à informer le public sur des questions d’intérêt public, il faut l’indiquer, sauf si le texte a fait l’objet d’un examen humain ou d’un contrôle éditorial et qu’une personne en assume la responsabilité éditoriale.
Pour les systèmes à haut risque de l’annexe III, les obligations des déployeurs prévues aux articles 26 et 27 s’appliquent à partir du 2 décembre 2027. Aux systèmes mis sur le marché ou mis en service avant cette date, elles ne s’appliquent qu’après une modification importante de leur conception. Le déployeur doit notamment :
L’AI Act ne remplace pas le RGPD : si le système traite des données personnelles, les deux textes s’appliquent. Selon l’article 27 modifié, le déployeur d’un système à haut risque peut, dans son analyse d’impact sur les droits fondamentaux, renvoyer à l’analyse d’impact relative à la protection des données (AIPD) ou en reprendre les parties par lesquelles il a déjà rempli ses obligations. Inutile donc de mener deux fois la même analyse.
Pour les outils courants, surveillez aussi ce que vos équipes y saisissent : selon l’enquête KPMG déjà citée, près de la moitié des salariés ont reconnu utiliser l’IA en violation des règles internes, notamment en chargeant des informations sensibles de l’entreprise dans des outils publics gratuits. Nous expliquons comment définir les droits d’accès et limiter les données envoyées aux modèles dans l’article L’IA en entreprise sans chaos.
Les amendes maximales comportent trois niveaux, et c’est en principe le plus élevé des deux montants qui s’applique :
Pour les petites et moyennes entreprises (PME), c’est le moins élevé des deux montants qui s’applique ; il en va de même aux deuxième et troisième niveaux pour les petites entreprises à moyenne capitalisation, qui ne sont plus des PME. L’omnibus n’a pas modifié le niveau des plafonds. Le montant concret de l’amende est fixé par l’autorité en fonction des circonstances, par exemple la gravité et la durée de la violation, la taille de l’entreprise ou sa coopération avec les autorités (article 99, paragraphe 7). Pour la maîtrise de l’IA, le règlement ne fixe aucun montant d’amende : les sanctions seront définies par les législations nationales et, selon la Commission, elles sont plus probables si un incident survient en raison d’une formation insuffisante.
Pour les usages à risque minimal, nul besoin d’un logiciel spécialisé ni d’un grand projet : un tableau, des règles claires et une courte formation suffisent souvent. Pour une première orientation, vous pouvez vous appuyer sur l’AI Act Service Desk de la Commission européenne et, pour les PME, selon la Commission, sur les pôles européens d’innovation numérique.
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